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THE BRAKHAGE LECTURES
de
Stan
Brakhage


Figure de proue du cinéma expérimental américain, Stan Brakhage a donné au cours de sa vie un certain nombre de conférences sur ses propres films et ceux des autres. En 1970, à l’occasion de séminaires donnés à l’Art Institut of Chicago, il commente la vie et l’œuvre de quatre grands cinéastes : Georges Méliès, David Wark Griffith, Carl Theodor Dreyer et Sergueï Eisenstein.
Ceux qui s’attendraient à une analyse classique des films de ces quatre grands maîtres ou à une approche biographique traditionnelle peuvent rebrousser chemin : Brakhage nous propose ici une vision toute personnelle des œuvres qu’il aborde, une sorte de vagabondage poétique et fictionnel à travers elles.
Ecoutons le cinéaste :

« Je vais retracer, si vous le voulez bien, une biographie fictionnelle de Méliès- un roman historique, si je puis dire. Je vais mentir comme le font les camelots… Je vais vous raconter une histoire…dans le but de dévoiler la vérité. Mon histoire est bien évidemment basée sur des faits. Cependant, il est vrai qu’un fait touchant un monde inconnu ne peut être que fabriqué. Je vais par conséquence produire une fiction EN fait. »

Cette courte introduction qui ouvre la conférence sur Méliès s’applique de la même manière aux trois autres cinéastes choisis par Brakhage. Il s’agit à la fois de revisiter des œuvres célèbres par le biais de la « fiction » tout en les réinventant à la lueur d’un éclairage nouveau.
Les quatre textes sont composés d’un manière quasiment identique : l’auteur cherchant d’abord un angle d’attaque fort (« l’être dispersé » de Méliès) et structurant sa réflexion autour d’une métaphore puissante qu’il dévide jusqu’au bout. La plupart de ces métaphores trouvent leurs origines dans le terreau de la psychanalyse.
Prenons comme exemple, pour commencer, l’œuvre de Méliès jugée à l’aune de la « déstructuration » de son Moi que l’auteur du Voyage dans la lune aurait tenté de reconstruire par la magie et le cinéma :

« Par la suite, il se met à créer un moi diabolique (un moi réparé sur un mode imaginaire) capable de mettre son héros en pièces, comme il le fut lui-même lorsqu’il n’était qu’un fœtus (…) »

Pour Griffith, c’est la relation avec sa sœur Mattie que Brakhage met en valeur et qui explique l’œuvre du « géant », le « Shapeskeare-américain » se sacrifiant au bout du compte pour renvoyer à l’Amérique sa propre image dans les reflets de sa caméra miroir.
Le parcours de Dreyer est mis en parallèle avec le conte d’Andersen La reine des neiges et Brakhage montre comment un petit mouflet danois est parvenu à inventer son propre langage poétique après être passé par le langage médiocre du journalisme et son inféodation à la Cause.
Enfin, le fil directeur que déroule l’auteur pour pénétrer dans l’œuvre granitique d’Eisenstein est celui de l’enfant et son livre d’images :

« Je crois que c’est un livre d’images qui s’est substitué au refuge fœtal de Sergueï Eisenstein et a par la suite empêché toute influence sociale en lui ».

Pour Brakhage, le montage révolutionnaire qui caractérisera les films du cinéaste soviétique n’est là que pour recréer un livre d’images échappé de son enfance.

« L’Esthétique est une collection de coquillages morts.
C’est une feuille séchée entre les pages d’un livre.
C’est une inscription sur la tombe de la pensée.
Mais on peut la voir avec les yeux d’un enfant comme un livre d’images
».

D’aucun pourront penser que ces analyses ne sont que divagations fantaisistes et que Brakhage a une manière vraiment trop personnelle de bâtir un écheveau d’hypothèses à partir de détails minuscules. Il y a, en effet, quelque chose d’assez étonnant à voir l’œuvre d’Eisenstein analysée à travers l’aversion du cinéaste pour les barbes (« La barbe est quasi toujours mauvaise dans les films d’Eisenstein, c’est « le signe de la bête »… ») ou celle de Dreyer expliquée par le prénom du réalisateur (Carl signifiant « homme du peuple ») : «Ce jeune Carl…Theodor (« don de Dieu » en grec) fit son apparition en lui, un moi comme…l’étoffe des héros. Si on l’avait nommé Theodor Carl Dreyer, il aurais pu devenir un Héros tombé au champ d’honneur ou que sais-je… Toutefois, on le nomma autrement et il devint artiste : c’était d’abord un « Homme du peuple. Qu’il fût un « Don de Dieu » n’était dû qu’à un ajout de ses parents qu’il lui fallut pourtant assumer ».

Mais finalement, ce qui intéresse dans ces textes, c’est moins la relecture de ces œuvres archiconnues que la figure de l’Artiste qui se dessine à travers ces portraits. Ce que Brakhage cherche chez ces grands cinéastes, c’est une sorte de miroir à sa propre pratique, une geste poétique qu’il pourrait partager avec eux. Ce que ces auteurs ont en commun, c’est une volonté d’inventer un langage cinématographique et poétique radicalement neuf et débarrassé des scories de la littérature, du théâtre et du journalisme.
A propos de Méliès, Brakhage écrit qu’il fut le « premier dans l’histoire moderne à transformer un « médium » en « art » ». A leur manière, Griffith, Dreyer et Eisenstein ont poursuivi cette quête d’un art cinématographique autonome. Et c’est dans cette lignée que Brakhage souhaiterait voir son nom inscrit… 

Vincent Roussel

 



infos
Editions Capricci
Format : 122 x 190 cm, 144 pages
ISBN : 978 2 918040 09 5

Parution : 15 janvier 2010
Diffusion : CED - Prix : 13€


 

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