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En refusant systématiquement les règles du jeu médiatique (il n’est jamais apparu publiquement), en interdisant la diffusion de ses films après l’assassinat toujours non élucidé de Gérard Lebovici et en réalisant des œuvres en dehors de toutes les normes cinématographiques existantes; Guy Debord a systématiquement choisi de s’inscrire contre toute forme d’art (qu’il fallait, selon lui, dépasser) et de culture.
Film sans images, Hurlements en faveur de Sade laisse d’ailleurs entendre une voix qui énonce qu’ « au moment où la projection allait commencer, Guy-Ernest Debord devait monter sur la scène pour prononcer quelques mots d’introduction. Il aurait dit simplement : il n’y a pas de film. Le cinéma est mort. Il ne peut plus y voir de film. Passons, si vous voulez, au débat. »
Il y a donc un paradoxe a vouloir aujourd’hui analyser l’œuvre cinématographique de Debord alors que lui-même rejetait radicalement cette idée de « faire œuvre » dans le champ d’une culture en décomposition. C’est sur ce paradoxe que débute la lumineuse introduction de Fabien Danesi qui consacre aujourd’hui un essai au Cinéma de Guy Debord (1952-1994).
De manière très pertinente, l’auteur pointe le risque d’une approche uniquement « esthétique » de ce cinéma qui viendrait amoindrir sa portée politique et révolutionnaire ; la seule chose qui, au fond, importait à Debord.
Pour le dire autrement, l’œuvre cinématographique du théoricien de La société du spectacle n’est pas séparable de son œuvre théorique et, surtout, de son existence même. Jamais Debord n’a envisagé le cinéma comme une activité séparée et l’un des grands mérites de l’essai est de toujours analyser ce corpus de six films (auxquels il faut ajouter le dernier essai tourné en 1994 avec Brigitte Cornand intitulé Guy Debord, son art et son temps) en les replaçant systématiquement dans le contexte qui les a vus naître.
Ainsi, Fabien Danesi revient longuement sur l’aventure lettriste et analyse précisément les premières œuvres d’Isou (Traité de bave et d’éternité), de Lemaître (Le film est déjà commencé ?) et Wolman (L’anticoncept) avant d’aborder le scandaleux Hurlements en faveur de Sade qui, rappelons-le, se termine par un silence de 24 minutes tandis que l’écran reste noir. Ce qui pourrait apparaître comme des digressions inutiles se révèle nécessaire pour comprendre pleinement le geste de Debord et la manière dont il radicalise la théorie lettriste en refusant tout bonnement l’idée d’Art ou même d’un statut enviable d’ « artiste maudit » au sein d’une nouvelle avant-garde (c’est d’ailleurs principalement pour cette raison que les choses s’envenimeront avec Isou et les lettristes).
Equivalent cinématographique du Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, Hurlements en faveur de Sade plaide pour un dépassement de l’art qui amènera Debord a fonder l’internationale situationniste.
Là encore, l’analyse des films Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps et Critique de la séparation ne peut être envisagée si l’on ne se réfère pas à la naissance de ce nouveau courant théorique qui influencera si profondément le mouvement insurrectionnel de Mai 68. Danesi propose une réflexion très stimulante sur ces films en montrant leur portée théorique (notamment la manière dont Debord parvint à faire de sa propre existence un véritable mythe) et en éclaircissant des pistes autobiographiques passionnantes.
Quand les théories situationnistes semblent se vérifier à la fin des années 60 et que le vieux monde vacille, le cinéma se met au diapason et devient une arme aux mains de certains réalisateurs. Là encore, Danesi remet intelligemment en perspective l’histoire de ce cinéma militant pour montrer en quoi l’œuvre irréductible de Debord se distingue de ce mouvement.
Il se concentre notamment sur l’aventure militante de Godard (qui quitte les chemins de l’industrie pour « disparaître » au sein du collectif Dziga Vertov) pour pointer ce qui différencie la théorie situationniste de ce cinéma de « tableau noir ». La démonstration est à la fois pertinente et a le mérite de ne pas non plus être servile en ce sens que l’auteur ne reprend pas à son compte le fameux (et idiot) slogan situationniste « Godard, le plus con des Suisses prochinois ». Il s’agit de montrer la singularité du parcours de Debord sans pour autant en faire un modèle à suivre docilement (ce que d’ailleurs a toujours refusé le théoricien qui décide, pour cette raison, de dissoudre l’I.S en 1972, date à laquelle Godard retrouve les grands circuits de distribution en signant Tout va bien avec Montand et Fonda).
Singularité que l’on retrouvera dans In girum imus nocte et consumimur igni, le chef-d’œuvre (c’est un avis personnel) de Debord et l’un des plus beaux textes littéraires de la deuxième moitié du 20ème siècle. Là encore, Danesi refuse une analyse uniquement « esthétique » de l’œuvre (tous les commentateurs se sont empressés de louer la beauté du « style classique » de Debord pour lui reprocher son « passéisme » et minimiser la portée révolutionnaire de ce long-métrage) et parvient à démontrer très finement comment cette œuvre funèbre et volontairement féroce (« Je ne ferai, dans ce film, aucune concession au public. Plusieurs excellentes raisons justifient, à mes yeux, une telle conduite ; et je vais les dire. Tout d’abord, il est assez notoire que je n’ai nulle part fait de concessions aux idées dominantes de mon époque, ni à aucun des pouvoirs existants. Par ailleurs, quelle que soit l’époque, rien d’important ne s’est communiqué en ménageant un public, fût-il composé des contemporains de Périclès ; et, dans le miroir glacé de l’écran, les spectateurs ne voient présentement rien qui évoque les citoyens respectables d’une démocratie. ») ne se limite pas à un exercice de style narcissique et nihiliste mais à une nouvelle déclaration de guerre contre le monde comme il va et la preuve qu’il n’y aura pour Debord « ni retour, ni réconciliation » avec ledit monde.
La force de l’essai de Danesi est de parvenir à allier le regard « objectif » de l’historien sur un corpus de films qui, paradoxalement, finit par faire « œuvre » tout en restant suffisamment « ouvert » aux idées de Debord pour ne pas les réifier dans le domaine du passé ou de la culture. Comme il l’écrit joliment en conclusion :
« Debord fut un hérétique. Et de nos jours, sa poétique continue à produire un éblouissement, qui ne doit pas être contemplé. Mais qui peut créer en soi le désir d’être foudroyé. »
• Vincent Roussel
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